Tu as pris le train

6h30 am. Je ne dors plus depuis 6h00. Tirée du lit car ce billet en tête. L’écran me fait mal aux yeux. Les larmes viennent. Tout se replace, je fixe le blanc de l’écran sans ciller. Ça y est, je suis prête. C’est la suite de ce texte-là.

Nous arrivons en gare. Nous avons roulé longtemps avant d’atteindre le bout de l’Île. Toute une nuit, un siècle, une éternité. Suffisamment pour que j’oublie tout le reste. Je suis neuve, lavée. Je ne porte aucune amertume, aucun regret de ne pas être descendue aux stations précédentes. Je suis là, complètement, à m’imprégner du paysage magnifique, à boire la vie. Le Fleuve est large et fumant d’une brume chargée de mystères, les oiseaux volent haut. Je suis sereine, finalement, après tous mes détours, après le long parcours épuisant, souvent rempli d’espoir, trop souvent déçu. Je suis seule, enfin. Le siège près de moi fut occupé mais jamais vraiment habité. Ou si peu. Je suis contente d’être seule, forte. Forte et fragile, un peu plus mature de mes blessures, de mes attentes abandonnées. Encore jeune, plus belle que jamais avec mes rides au coin des yeux. Je vois mon reflet dans la fenêtre du train. La buée fait de jolies perles qui coulent en gouttes. Je souris. Je me replonge le nez dans mon bouquin.

Le train est à l’heure à la station. Bien ponctuel, tout le contraire de moi, tout le contraire de toi. Le ciel bleu de novembre est pur et haut, les feuilles jaunes encore humides, toutes pleines d’espoir. Les portes ouvertes attendent, t’attendent. L’air frais s’engouffre dans ma cabine, relevant ma jupe pour m’apporter d’agréables frissons frais. Chair de poule. Intuition. Intuition que je suis à un tournant de vie. Les portes béantes laissent entrer les sons de la gare. J’ai toujours adoré les gares. Lieux d’attentes, de possibles, de croisées, de destins qui s’accomplissent. Le bruit du train qui attend, patient et fier. La rumeur des passagers qui défilent, ceux qui entrent, ceux qui sortent. Je pense à cette parfaite métaphore de la vie. Nous sommes des passagers, toujours. Je ne me sens pas impatiente, je ne t’attends pas. Je ne sais pas que tu vas venir comme ça, que tu vas venir dans mon wagon, dans ma cabine, sur le siège voisin du mien. Mais la place est libre, à tout hasard. Je sais, je sais: il n’y a pas de hasards.

Tu arrives alors que le train se remet en marche, les portes se referment, la chaleur se réinstalle. Ta démarche est légère, ton sourire éloquent. Nous nous connaissons sans nous connaître. En fait, nous nous reconnaissons. Tu t’assois tout près de moi, après mon hochement de tête poli et invitant à te poser-là, tout près. J’ai levé mes yeux un instant de mon livre pour joindre mon regard au tien. Perçant ton regard. Des billes noisette d’une profondeur peu commune, d’une intelligence vive, où je décèle aussi l’amour pour les choses du sexe. Vlan, comme ça. Un regard brillant chargé de désir, déjà. Tout est là, dans ce regard. Dans le mien il y avait peut-être aussi un peu tout ça. Mais allez savoir ce que porte votre propre regard? Tu remarques mon livre. Je lis Bobin, la course folle. On y parle de passagers trop pressés, d’amour, de chevalier, de temps perdu à retrouver dans l’amour. C’est notre texte, à nous.

Le roulement du train nous berce. Le train réveille toujours en moi des siècles de désir endormi. Et toi tu es là, tout près, exactement au bon moment pour cueillir tout cela, pour te joindre à moi. Le timing est parfait. La place était libre, tu étais seul. Je sais que tu captes mon odeur. Je t’enivre déjà, je le sens. Je suis romarin, frais et vif, et je vais faire basculer ta vie, comme tu vas faire basculer la mienne. Ta tête penchée sur ton portable, tu écris. J’aime. J’aime le son de tes doigts souples qui courent sur le clavier. Je sens l’odeur de tes cheveux invitants, bouclés et soyeux qui touchent presque tes épaules. Je veux y mettre la main, caresser ta chevelure, puis la saisir pour basculer ta tête par derrière et plonger mon regard profondément dans le tien. Puis te mordre au cou. Mais j’attends.

Tu portes un manteau de cuir noir qui te donne un côté presque rebelle. J’aime. Ta joue est ronde, prête à être croquée. Tu me lance déjà le sourire définitif. Mâle. Franc. Direct. Tu te penches vers moi, tu m’embrasses, une nuit, un siècle, une éternité. Ce baiser est venu me prendre, au complet. Je me suis offerte, ouvrant tous les pans de ma vie, complètement, comme jamais. J’étais là et je t’attendais, sans le savoir. Ma vie était toute prête pour toi.

Le paysage défile, nous sommes le paysage. Nous descendons à la prochaine gare, promptement, dans la hâte de tout nous dire, de faire l’amour la nuit entière et les suivantes dans cet hôtel beige tout près de la gare. Nous prendrons le train encore souvent, ensemble, cette fois. Je t’ai trouvé, nous avons le temps, la vie entière, pour sillonner le monde de stations en stations, de ville en ville.

4 réflexions sur « Tu as pris le train »

  1. J’aime ce texte. Tu vois, pour moi c’est les aeroports qui m’inspirent. J’ai l’âme voyageuse, un amour dans chaque continent, à chaque coin de mon coeur (oui, oui, j’ai un coeur, petit mais plein de recoins ).

  2. Merci Ysa. Moi aussi j’adore les aéroports. J’ai quelques poèmes là-dessus. Je suis une grande voyageuse, une curieuse-amoureuse. J’aime le mouvement. Je suis contente que tu aimes mon texte. Il a tellement de niveaux pour moi, tu peux pas savoir. C’est comme se faire tout un tas de clin d’oeil à soi-même. Je pense que là est le vériable plaisir de l’écriture, pouvoir toucher plusieurs niveaux.

  3. Aaaaahhh, superbe texte, tres romantique! Le probleme avec les aeroports et les vols d’avion, c’est que ca s’arrete juste a destination et que les procedes d’embarquement ne laissent pas grand place a la spontaneite. J’aime bien les trains pour ca… On peut monter et descendre ou on veut, on peut choisir sur un coup de tete de sauter dans un train a destination inconnue en passant devant la gare par hasard. Comme la vie quoi!

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