Frôler la mort

Samedi matin nous avons traîné un peu à la maison. On quittait pour Montréal, mais plusieurs petites tâches à effectuer sur le terrain on repoussé notre départ qui se voulait matinal. Nous quittions finalement la maison vers midi quize. On partait de Bois-des-Filion pour se rendre à l’appartement montréalais. Par la 19. Celle qui croise le chemin de la Concorde. Celui qui s’est effondré. Exactement le même. Par un concours de circonstance (que nous avons fort heureusement gagné, Le Ciel soit loué), nous avions décidé de faire un arrêt à Laval pour retourner un disque dur défectueux que nous devions retourner depuis deux mois. J’étais au volant. Je me souviens avoir eu une fraction de seconde d’hésitation à la sortie Saint-Martin (la dernière avant le fatidique lieu d’accident). Je me disais que j’étais déjà bien en retard sur mon horraire, et que ce détour me retardait davantage. Puis je me suis dit encore que ce disque dur m’était essentiel, et que je devais faire cet arrêt. J’ai pris la sortie. Chez Micro-byte nous avons rapidement trouvé solution à notre problème, ressorti avec un disque dur fonctionnel. Il faisait beau, nous roulions doucement dans des petites rues de Laval. Le téléphone de Sylvain a sonné. C’était sa mère qui nous annonçait l’accident. Je crois bien qu’elle s’assurait en même temps que nous n’étions pas sous le tablier de ce pont qui s’est effondré. Effondré exactement au moment où nous aurions très bien pu y être. 12h15 Bois-des-Filion, plus ou moins 15 minutes nous séparait du lieu de l’accident. Sérieusement. Nous avons vu des piétons et des cyclistes accourir de partout dans les rues pour se diriger vers le mur anti-bruit qui nous séparait de la route. La Route.
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Dans la voiture, j’ai entendu la moitié de la conversation de mon homme avec sa mère. Je suis restée abasourdie quelques secondes. Comme quand on apprend la mort de quelqu’un qu’on connait. Sous le choc. Je n’ai même pas pensé que nous aurions pu y être sur le coup. Non. Quand il a raccroché, je lui ai dit de m’écouter d’abord. D’écouter mon histoire. Avant même qu’il m’en dise davantage.

Ce qui m’assomait était cette vision claire et ses pensées que j’ai eu il y a quelques jours, en traversant le pont Papineau qui surplombe la Rivière-des-Prairies, pas très loin du lieu du terrible accident de samedi. Pendant quelques minutes j’avais alors complètement visualisé le pont qui s’effondrait alors que je roulais dessus. J’ai vu le pont s’effondrer dans l’eau, avec moi qui roulais sur le pont, qui tombait, tombait. J’ai pensé au choc que cela ferait. Je me suis demandée si je mourrai sur le coup en frappant l’eau, les os brisés, ou si je mourrai noyée, prisonière de ma voiture qui s’engouffrait dans l’eau. J’ai pensé à ces films où l’on voit les gens s’évader dans de pareilles circonstances. Je me suis dis que la pression de l’eau serait probablement trop forte. Qu’il me serait impossible d’ouvrir la portière et difficile d’ouvrir la fenêtre, avec toute la pression d’eau de la rivière glacée, alors que mon véhicule coulerait doucement vers le fond. Puis j’ai imaginé le scénario si je réussissais à sortir de l’auto, je nagerais vers le loin. J’ai même jetté un coup d’oeil au fort courrant pour me dire qu’il me faudrait aller dans son sens, me laisser aller, pour aller le plus loin possible de l’effondrement du pont. Je me suis dis que si je survivais jusque-là il me faudrait aussi ne pas me faire tuer par les autres véhicules qui tomberaient du pont. Tout cela avec moults détails, en traversant un pont de la 19, très près du lieu d’accident, quelques jours plus tôt.

Ça vous arrive souvent (avant, je veux dire) de penser à des ponts qui s’écroulent avec vous dessus? Moi c’était la première fois que j’y songeais, et ce quelques jours avant l’effondrement fatal du viaduc de la Concorde. C’est fou, hein?