Fuite de poésie (Mathilde)

Ma poésie s’enfuit par les trous de ma serrure. Elle est étouffée par les trop lourdes listes de tâches que je n’arrive pas à abattre une fois pour toute. Elle a la gorge nouée par une angoisse sourde de quitter un lieu que je n’ai jamais complétement aimé. Et elle est incrédule face à cet attachement irrésonable et irrationnel. Ma poésie est abasourdie de voir ma panique à l’idée de la visite de l’agente d’immeuble qui viendra fixer le prix de la maison ce soir. Ma poésie fume une clope en attendant peinarde que je retrouve mon imaginaire dans un cabinet de poésie que je devrai m’inventer dans un nouveau lieu inconnu (et urbain). [ Moi je ne fume plus depuis des années, mais elle, elle continue].

Ma poésie s’appelle Mathilde, et qu’elle a les cheveux oranges et une jupe très laide. Mais elle s’en fou. Elle boit du vin rouge qui fait des tâches sur ses dents, et elle sourit. Elle attend que je me calme enfin pour reprendre la plume sérieusement. Elle a des projets. Elle voudrait écrire pour les enfants. Elle voudrait aussi écrire pour les grands, encore. Elle parle de livres érotiques, et je ne l’écoute pas. Je suis ailleurs. Mais Mathilde ricane. Elle n’oublie pas, Mathilde. Elle marmone des histoires impossibles avec des extra-terrestres lesbiennes handicapées qui portent des combinaisons de latex en platique rose, et je suis presque scandalisée. Mais Mathilde s’en fou encore. Elle est patiente, si j’ai bien compris. Elle trouve que je la délaisse un peu trop depuis que j’ai rempli ma vie à raz-bord avec un homme dont je suis folle amoureuse, et trois enfants que j’adore avec qui je rigole trop souvent à son goût. Elle voudrait que j’écrive avec les émotions qu’ils me provoquent. Je veux bien, mais je manque de temps, et je suis une poule pas de tête. Mais je me promet bien de passer du temps avec elle après l’automne, quand la poussière du déménagement sera retombée, et quand je cesserai d’être bousculée constament entre deux lieux de vie.

Mathilde a bien hâte que je me rassemble, et elle a bien hâte que je rassemble mes idées. En attendant, elle s’en promet de bonnes, car elle vient avec nous en Europe samedi. Elle sera la première à siroter un porto sur les berges du Douro. Mais avant, elle veut ab-so-lu-ment qu’on aille prendre un pinard à Saint-Germain, et elle est bien contente qu’on fasse un saut dans le Marais. Ta valise est prête, Mathilde?