Avoir des enfants, ou pas

Quand on tente d’avoir un enfant depuis plusieurs années sans succès, on traverse plusieurs phases, forcément. Je ne m’étais jamais vraiment imaginée sans enfant avant de savoir l’an dernier que j’avais un problème de fertilité. Entre les moments de tristesse, d’espoir, de bonheur et de déprime, on fait du chemin. Puis arrive ce jour, étrange, où on imagine vraiment vivre sans enfant, simplement. Ce n’est plus un choc, ce n’est plus du regret, ce n’est pas une libération non plus. C’est simplement notre réalité, rattachée à aucune émotion.

Pour la première fois maintenant, je me pose même la question, dois-je poursuivre les traitements d’in vitro? Je me pose la question de façon détachée, sereine, heureuse dans ma vie. Je me sens bien et en équilibre, complète, comme je ne me suis pas sentie depuis trop longtemps. Je suis présentement sans traitement hormonal, en pause avant de reprendre. Et je me demande même si je reprends. Point.

Il y a sans contredit l’épreuve de l’in vitro en tant que tel, mais c’est plus que ça. Je me demande maintenant même si je veux encore des enfants. Un vrai choc envers moi-même, moi qui rêve d’avoir un bébé depuis tant d’années, sans me poser de questions, dans un élan viscéral et complètement irrationnel. Et si c’était ça ma vie. Très bien merci, je suis heureuse. Un homme que j’aime / une famille avec ses enfants à lui / qui sont quand même aussi mes enfants depuis de nombreuses années / qui sont déjà des ados. Une carrière, des projets, des rêves, des voyages à faire, le monde à changer, des gens à aider.

Et la grande question, de se dire: est-ce vraiment un bon moment pour mettre un enfant au monde, dans ce monde en crise, disloqué, éventré, blessé, dont la socitété aveugle et immature refuse de prendre ses responsabilités sociales et écologiques.

Cette véritable question, on l’évite, on la repousse, on la minimise, on se traite de défaitiste d’y accorder de l’importance. Mais c’est une question de grande importance, qui demande une grande lucidité. Pourquoi mettre au monde un enfant dans ce monde malade? J’entends déjà les cris et les fous rires, mais voyons, elle capote la madame. Et bien non, je ne capote pas, je suis lucide. J’entends déjà les arguments nombreux qui fusent: toutes les périodes de l’histoires ont connu de bien sombres époques, des guerres, des destructions, des épreuves innommables, des fléaux, des épidémies, des droits humains bafoués, la torture, la prison, le mal partout qui venait de l’homme. Mais voilà bien en quoi notre époque est différente: si nous avons pu nous relever de toutes ces sombres périodes, la période que nous amorçons sera la dernière de l’humain tel que nous le connaissons, libre et naturel, ayant accès à une planète d’où il est issu.

Nous entrons bientôt dans l’ère de la fin du pétrole, doublée d’une crise des changements climatiques qui va s’emballer de façon exponentielle (ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est 99% de la communauté scientifique), en plus de la perte des milieux naturels et d’une crise majeure de la biodiversité bien au-delà des cycles naturels de disparition des espèces. Au cas où vous ne saviez pas, en faisant griller votre steak sur le BBQ et en sirotant paisiblement votre bière, je suis désolée de vous dire cela, mais on est vraiment dans la merde. Vous vous en doutez déjà, c’est pas Stephen Harper ou Jean Charest qui vont aider à régler le problème (au contraire). Oui bien sûr, il fait beau, le soleil brille, le ciel est bleu, les oiseaux chantent (encore), cui cui, tchik tchik aye aye aye, comme disait l’autre. Mais n’empêche, vous aurez beau l’ignorer superbement, vous serez sur la ligne d’arrivée comme tout le monde, à vous demander dans 5, 10, 15 ou 30 ans, comment se fait-il que personne ne vous avait prévenu que tout serait si difficile dans ce monde post-pétrole. Ah oui, j’avais oublié les importantes crises économiques successives qui vont aller en s’accélérant, résultat de tout ce joyeux bordel.

Je n’ai pas de réponse à savoir ce que sera ce monde de demain, mais une chose est certaine, ce n’est pas du tout celui dont vous parle votre gouvernement qui vous rassure avec un discour économique ronronnant, en parlant de profit et de croissance à tout vent. Ce n’est pas non plus celui que dépeint les médias et encore moins la publicité. Ce mode sera drastiquement différent de celui que vous connaissez. Une chose est certaine, dans 30 ans, votre préoccupation la plus grande ne sera plus le prochain voyage dans le sud (inaccessible par des prix exorbitants réservés aux plus riches des plus riches), mais bien ce que vous réussirez à mettre dans votre assiette et dans celle de votre famille. Les priorités reviendront naturellement à la bonne place, dans davantage de simplicité. Et mettre un enfant au monde maintenant, ça rime à quoi si il doit traverser cette crise sans précédent avec vous (ou pire, sans vous)?

Mettre un enfant au monde maintenant, et bien cela veux peut-être aussi dire se donner le droit de rêver. Et par le rêve, c’est l’unique moyen de réinventer le monde de demain pour s’assurer du meilleur, de bousculer l’ordre établi (qui ne convient pas du tout pour régler tous ces défis). Il faut repenser nos sociétés de fond en comble, en commençant par des projets de communautés locales. C’est déjà commencé, et le mouvement prends de l’ampleur.

*

Tout à l’heure j’ai vu la petite voisine sur le balcon arrière fleuri. Elle dansait comme une ballerine en tournoyant, vêtue d’une robe de princesse bleue. Elle portait les talons hauts de sa mère, beaucoup trop grands. Les talons claquaient sur le bois dans une musique joyeuse. Le soleil rendait une lumière douce et chaude de fin d’après-midi d’été. C’était beau, simple, touchant. Un morceau de poésie du quotidien, qui vous arrache un sourire, et vous force à l’arrêt devant la chance de saisir un tableau si charmant, comme quand on voit un oiseau rare se poser sur une branche. J’aimerais tellement avoir une fille.

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8 réflexions sur “Avoir des enfants, ou pas

  1. Je lis ton texte dans une maison silencieuse au petit matin alors que c'est mon dernier jour chez les Helvètes. On sent ton émotion, ta colère envers le monde, ton engagement. Très beau témoignage, merci !

  2. Il n'est pas triste ton billet Yannick, juste très lucide avec une pointe de rêve à la fin… Et les rêves, faut se les garder, peu importe la façon dont ils finissent par se concrétiser (ou pas).
    Les enfants, en avoir, en vouloir, ne pas y arriver, y arriver… Je te trouve bien bien courageuse et très sage aussi de te poser des questions sans tomber dans l'obsession qui guette souvent ceux et celles en traitement d'infertilité. Laisse-toi porter par un peu de rêve! Bisous xxx

  3. Tu abordes plusieurs questions, si bien qu'il n'est pas facile de commenter ce billet sans s'égarer dans toutes les directions.

    Je crois que la surpopulation fera aussi partie des différents problèmes auxquels nous seront confrontés. En contrepartie, il faut assurer un renouvellement de la population. C'est particulièrement vrai au Québec.

    Et le monde de demain sera bien mieux sur certains aspects et bien pire sur d'autres, que le monde actuel.

    En plus, au rythme ou les choses vont avancer, il devient périlleux de prédire ou en en sera dans 30 ans. Vas-t-on freiner le vieillissement ? Si oui ça change bien des choses. Bien des découvertes peuvent bouleverser la donne. Une catastrophe pourrait aussi nous secouer et nous changer pour le mieux.

    Là ou je veux en venir, c'est que l'état du monde ne nous donne peut-être pas la clé.

    Est-ce une bonne chose d'avoir ou de ne pas avoir des enfants ? J'imagine que la réponse est personnelle… et pas évidente pour autant. Mais ça dépend surtout de la vie que l'on a envie de vivre. C'est peut-être une décision assez pragmatique finalement.

    Chose certaine, il y bien d'autres façons de contribuer à l'expérience humaine.

  4. Dans la foulée de ce que je t'écrivais hier soir, la lecture de ton billet a fait remonter en moi plein de réflexion sur les enfants, le fait d'être papa et tout ce qui entoure le désir (ou pas) «d'avoir» des enfants… Tout est là justement… on «n'a» pas d'enfants!

    Je veux dire que les enfants, ils ne nous appartiennent pas. Pas vraiment. Dès qu'ils débarquent dans nos vies, on comprend que le gros du travail consistera à apprendre à leur laisser leur vie propre et surtout, ne pas considérer leur vie comme étant une extension de la nôtre. On donne la vie, certes, vous les femmes, vous mettez au monde, mais «avoir» (dans le sens de «posséder»), c'est justement l'un des pièges dans lequel il est important de ne pas tomber.

    Quant à savoir s'il y a un meilleur (ou un pire) moment pour «mettre un enfant au monde», j'avoue être de ceux qui croient énormément en la capacité des jeunes de changer le monde. Mes vingt-deux années passées dans des écoles avec des jeunes combinées à mon expérience de papa de trois garçons m'ont fait développer une admiration sans bornes envers les capacités de résilience des enfants, des ados et des jeunes adultes. Je me méfie bien davantage des enfants gâtés, surprotégés qui sont élevés dans la ouate que de ceux qui sont rapidement confrontés aux difficultés de la vie. En ce sens, la période actuelle risque d'être un incubateur extraordinaire pour la jeunesse, du moins pour celle à qui on permettra d'avoir accès à tous ces paradoxes de notre temps…

    Je ne commente pas pour t'encourager à enfanter, nécessairement. C'est un choix (quand c'est possible de choisir parce que certains couples n'ont pas le choix) tellement personnel. Jamais je n’oserais te dire «tu devrais faire si… ou ça».

    Mais sincèrement, je regarde aller toute cette jeunesse qui nous entoure et je nous trouve vraiment privilégié de ces minis baby-boom qui semblent découler de certaines conditions plus favorables pour les jeunes parents.

    Je me souviens de l'énorme vertige éprouvé dans les premiers jours où ma conjointe m'avait annoncé qu'un p'tit bout de choux s'en venait. Je comprends les transes par lesquelles on peut passer à s'imaginer ou pas «parent» d'enfant. Tant de responsabilités…

    J'ai découvert avec le temps que la plus grande des responsabilités était ma capacité à les laisser vivre leur vie, après les avoir mis au monde et leur avoir fourni le meilleur cadre possible en bas âge, ni trop serré, ni trop lousse.

    Je te demande donc… Si tu mets au monde, seras-tu capable d'autant d'amour et de détachement que ce que tu témoignes auprès de ceux de ton copain ?

    Pour moi, là est la vraie question… Des enfants «pour toi» ou des enfants «pour eux» ?

    Il n'y a aucun problème à vouloir des enfants pour soi, à condition de vite réaliser que le combat qui consiste à apprendre à s'en détacher sera celui qui te donnera peut-être le plus de vertige.

    Je fais le pari que les enfants qui naîtront dans les prochaines années – de toi, des autres – on n'a pas à avoir peur pour eux. Ils ont leur vie à vivre et ils l'inventeront!

    Je m'en fais beaucoup plus pour nous que pour eux… 😉

    Amitié,

  5. @ Gab: merci à toi

    @Nathasha: Courageuse et sage… tu me donnes de bien belles qualités. Je ne me sens pas toujours à la hauteur. Mais rêveuse, ça oui!

    @Etienne J'apprécie ta perspective. Vrai qu'on ne sait pas du tout de quoi demain sera fait, probablement du pire et du meilleur. Et c'est vrai aussi qu'avoir des enfants et une décision pragmatique, et que l'on peut contribuer au monde de bien des façons…

  6. @Mario Tu amènes des éléments fondamentaux et un point de vue riche de ton expérience. Heureusement, je suis consciente que l'on ne 'possède' pas ses enfants, et qu'ils ont leur vie propre. Si j'ai envie d'avoir des enfants, c'est surtout pour le partage de vie, des mes histoires et de l'Histoire, de l'héritage d'amour que j'ai reçu et que je veux donner à mon tour, mais aussi pour l'essentiel de ce qu'un enfant apporte, sa vision, sa fraicheur, ses yeux qui découvrent et nous aident aussi à porter un regard neuf. Sylvain me répète bien souvent qu'il ne serait pas l'homme qu'il est sans ses enfants. Un enfant transforme la vie du parent autant que nous transformons la sienne. Je sais très bien à quel point c'est bi-directionnel là-dessus (et bien unidirectionnel sur d'autres points). Quand j'ai écrit 'avoir des enfants ou pas', ce n'est pas du tout en référence à 'posséder' mais bien à donner la vie, point. Comme tu dis, pour une femme, c'est vraiment concret 'avoir' un bébé, dans le sens physiologique du terme.

    Tu as tout à fait raison que les situations difficiles de nos sociétés rendent l'humain meilleur, le pousse à utiliser son intelligence, qui s'endors un peu autrement. En ce sens tu m'aides à avoir de l'espoir, et ne pas craindre pour les enfants à venir. Même si on leur lègue un tas de problèmes dont nous sommes responsables, et plusieurs problèmes insolvables. Mon ostéo m'a dit l'autre jour: 'Il va falloir être très créatif comme socitété pour ne pas envoyer nos enfants à la guerre'. C'est en cela aussi qu'il est logique d'avoir des inquiétudes sur l'avenir. Ce qui s'en vient est loin d'être rose. Watch out!

  7. Salut Yannou, j'ai trouvé ce billet en suivant le lien que tu m'as envoyé sur Twitter. @resterenvie

    Remarquable réflexion. Je suis bien d'accord avec toi, dans quel monde vivront nos enfants… ? ça fait peur.

    Personnellement j'ai été adoptée. J'ai eu la chance d'avoir 2 enfants que j'adore, et sans lesquels… je me demande bien où je serais: Cancer métastasique, conjoint qui fout le camp après 25 ans de mariage, perte de la maison, des revenus, de tous mes repères… une chance que je les ai.

    Si tu as la chance d'en avoir «par procuration» c'est bien aussi, l'amour que vous vous portez mutuellement fera des petits… tu verras. ;-)quand il ne reste plus rien, il y a toujours… les enfants.

    Je lisais que tu suis des traitements aux hormones, je ne sais pas si tu es au courant mais certains cancers (du sein entre autres) se nourrissent d'hormones. Par exemple, il n'est pas recommandé aux femmes d'en prendre pour soulager les effets désagréables de la ménopause, si elles ont des antécédents de cancer du sein dans leur famille..

    Je voulais juste ajouter une chose, en ce qui concerne les dangers qui nous guettent en tant qu'humains, je crois que le nucléaire est le pire de tous.

    N'allons pas imaginer que les autorités responsables, qu'elles soient du côté des «chiens de garde», des gouvernements, des exploitants… se vantent des mauvais coups, de la réalité des émissions radioactives dans l'air, l'eau, le sol. On peut imaginer que beaucoup de monde le sait, mais que personne ne veut être à l'origine d'un chaos global. Au fond, je pense que même si on le savait, on préfèrerait ne pas y croire…

    À Fukushima actuellement, il y a assez de matière radioactive pour tuer des centaines de fois tous les habitants de la planète.

    Bonne continuité et bienvenue sur mon blogue:

    http://www.resterenvie.com/blogue/

  8. Bonjour Suzanne,
    Merci de partager ton histoire. Derrière chaque personne se cache tous les drames du quotidiens et les histoires de vie qui fabriquent nos sensibilités et nos batailles. Je vois que tu es une femme de convictions, et ton message me touche. Je te rejoins totalement par rapport au nucléaire, c'est une filière à complètement écarter. Comme le gaz de schiste, d'ailleurs…

    Bonne continuité, au plaisir de se croiser sur Twitter

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