Laisser partir Ernestine

Ernestine était une femme courageuse, d’une grande douceur et d’une infinie gentillesse, mais avec dotée d’une détermination qui fut une arme pour passer à travers les épreuves de la vie. Née à Philippeville en Belgique en 1921, d’un père militaire, elle a eu la chance d’avoir une bonne éducation comme pensionnaire ‘fille de miliaire’. Elle y a vécu sept belles années, où elle appris à écrire en français d’une belle écriture soignée et artistique, elle y a appris la cuisine, l’art ménager et comment bien tenir un budget, la couture (plus tard, elle apportera de l’argent au ménage en faisant des travaux de couture, de vêtements pour enfants), elle aura aussi appris le dessin au pastel au pensionnat, – art qu’elle pratiquera toute sa vie, elle nous laisse une impressionnante collection de dessins de nature morte aux douces couleurs -. Elle nous racontait parfois des épisodes de cette vie de pensionnaire, où elle écoutait en cachette des disques de Tino Rossi en faisant de la couture. Je pense que ces dernières années en résidence lui ont probablement rappellées la période du pensionnat du début de sa vie.

Toute jeune femme, elle a vécu la 2e guerre mondiale depuis sa Belgique natale. Elle avait un peu enfoui la terreur de la guerre en elle, résignée. Elle me racontait souvent que son père Ernest avait entendu à la radio, la nuit, l’entrée en guerre de la Belgique. Il avait alors annoncé d’une voix blanche: ‘C’est la guerre les enfants, rendormez-vous’. Elle se souvenait aussi clairement du clocher de la Collégiale, l’église de Nivelle, abattu par les Allemands. Elle me disait souvent avec fierté: ‘on a jamais eu faim pendant la guerre, Maman (Adèle) marchait tous les jours des kilomètres à pieds pour aller nous chercher à manger, et nous avons mangé tout l’argent du café de mes parents pendant la guerre. (ses parents avaient un café à Nivelle)’ Des années de peur et d’angoisse, surement, qu’elle su masquer par une grande joie de vivre et un rire cristallin. Chacun sa défense, et Ernestine s’est réfugiée dans l’amour et la beauté des fleurs.

Elle a rencontré son grand amour, Ferdinand, pendant la guerre. Un pari sur la rue ou dans le tram, mon grand-père est venu l’aborder. Ce fut le coup de foudre, l’amour fou. Quand on regarde des photos de l’époque, on comprends, ils étaient si beaux tous les deux… Ils se sont mariés en 44, avec des alliances de fer blanc vu les conditions difficiles de l’époque. Ernestine a donné naissance à deux enfants les premières années de mariage: Jean-Claude et Myriam. C’est en 1952 que la petite famille prend la route du Canada, pour y trouver des meilleures conditions de vie. Mon Grand-Père espère alors avoir une ferme, peut-être en Alberta. Ils arrêteront leur route au Québec à Saint-Joseph de la Rive, déjà bien loin de la Belgique natale et de la famille d’Ernestine.

Elle ne l’aura jamais dit car elle ne se plaignait jamais, mais l’immigration fut sans doute très difficile pour Ernestine. Loin de sa famille et des amis, c’est la rigueur de l’hiver, la glace et la neige, qui furent la plus grande épreuve. Mais Ernestine savait que la qualité de vie et les conditions de travail au Canada n’auraient pas d’égal en Belgique. Mon grand-père a trouvé une bonne situation à l’usine CIL de McMasterville, et ils ont pu s’achetter une jolie maison avec des arbres, un potager et de grands pareterres de fleurs, rue Sirois. Elle était très fière de cela. Mais c’est surtout l’arrivé de la petite Nicole en 1954 qui allait amener une grande vague de joie à Ernestine. Elle adorait les bébés, les enfants. Elle m’a d’ailleurs ensuite littéralement couverte d’amour, moi son unique petite-fille.

Ernestine a eu une belle vie, et elle savait la savourer. Elle aimait rire, et son Pilou ne cessait de la taquiner. Elle adorait ses petits tours, ses jeux de mots, ses chatouilles, ses calins en rigolant. Mon grand-père ne pouvait pas quitter une pièce sans qu’elle réclame d’un ton faussement autoritaire, haut et fort (de fille de Militaire): ‘mon bec!’. Bonne cuisinière, elle a partagé cette passion et cette belle gourmandise. Sans faire d’excès, elle aimait les bons petits plats, les bons vins et les bonnes bières, les repas en famille. Ma mère me racontait que lorsqu’elle était petite, sa Maman amenait la friteuse en camping à la mer, où ils partaient en vélo! Ernestine a eu tellement de beaux moments, de rigolades, de traditions avec la famille et amis au fil des ans.

Mes grand-parents ont eu la chance de beaucoup voyager, ils retournaient souvent en Europe, pour visiter la famille, son frère Jean, ses soeurs Juliette et Gilberte et leur familles. Ils ont pu faire de beaux grands voyages dont Ernestine parlait parfois quand elle était encore en forme. Elle avait adoré son voyage au Portugal, où ils avaient dormi chez l’habitant. Elle parlait encore de la Grèce et de la Crête. Elle me disait parfois avec passion: il faut que tu voies le Monastère des Météores, c’est tellement beau! Elle avait la qualité de s’émerveiller devant les beautés du monde, d’être reconnaissante du bon et du beau. Encore la semaine dernière, nous nous sommes assises ensemble dehors, et en voyant les feuilles si vertes du grand érable, elle disait avec la même fraîcheur enfantine: ‘C’est beau!’.

Elle a traversé la vie avec son rire qui cascadait derrière elle, même si elle ne riait plus lors des dernières années sans son grand amour. On se souviendra d’eux ensemble, encore amoureux à un âge très avancé, marchant main dans la main, avec des regards tendres et des yeux doux l’un pour l’autre. D’elle on retiendra ce rire légendaire, cette bonne humeur et cette sociabilité incroyable malgrés ses problèmes d’audition amenés par la viellesse. Sa grande tendresse, elle paraissait dans ses gestes, dans son ouverture et sa générosité pour les autres. Ernestine était toujours auprès de son cher Ferdinand pour l’épauler sans relâche dans sa vie, elle l’a toujours encouragé dans son travail de Maire de McMasterville, et dans toute son implication communautaire dans la région de la Vallée du Richeulieu des années 70 à 90.  Ernestine partageait son homme pour qui l’engagement communautaire était un credo, même si je pense qu’elle aurait préféré l’avoir pour elle seule plus souvent! Mais je sais qu’ils ont eu tellement de bon temps, entre les soupers communautaires et dansants, les parties de golf où elle conduisait le caddy, les soupers de l’âge d’or, les activités du groupe de Bénévolat de la Vallée du Richelieu. Et leur rendez-vous hebdomadaire du samedi soir qui était sacré, le souper au restaurant. Parfois chez Dan Vito ou Au Il Martini, où ils faisaient partie de la famille. Il semble que partout où mes grands-parents passaient, ils étaient aimés.

Cette femme si douce et généreuse, cette fontaine d’amour maternel, et est train de partir. Elle aurait eu 90 ans cet automne. Mais détrompez-vous, elle n’est pas morte de vieillesse, elle est morte de chagrin d’amour. Elle aura vécu, ou survécu, 4 ans au départ de son tendre époux, Ferdinand Borremans. Son coeur pur était solide, même au chagrin, elle aura résisté 4 longues années où elle nous répétait sans cesse qu’elle s’ennuyait tant de son Pilou.

On meurt comme on a vécu. Ma belle Marraine est si douce, gentille et pure, est en train de s’éteindre tout doucement, sans bruit. Ses yeux d’amour qui s’ouvrent encore sur son bleu aquatique presque turquoise. Ce regard si pur, si chargé d’amour, elle m’a couvé avec ce regard tant de fois depuis ma naissance, avec toute la lumière de son coeur qui brillait dans ses yeux, jusqu’à son lit de mort. Elle est fatiguée, elle peut se reposer en paix. Je l’emporte avec moi, dans mon coeur et mon âme, pour toujours, jusqu’à ma propre mort.

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