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Yannick B. Gélinas est réalisatrice de documentaires, reportages et projets multimédias depuis près de 25 ans. Elle a réalisé une douzaine d'œuvres de vidéo interactive, dont 2 publiées chez Planète rebelle avec livre de poésie dans les années 2000. Elle a fait des vidéos pour l'ONF, Fortier Danse Création, le Conseil des arts de Montréal et et la Ville de Montréal. Elle a remporté un Gémeaux pour le documentaire From Montréal en 2013. Elle a réalisé plus d'une quinzaine de projets vidéos pour le milieu des Fab labs et des Fab City avec Communautique depuis 2019. Impliquée dans le milieu culturel montréalais depuis plus de 20 ans, elle siège sur Commission numérique de Culture Montréal où elle est présidente du comité création. Son vif intérêt pour la question des enjeux écologiques l’amène à collaborer à Objectif 13, un accélérateur pour les startups en technologies propres. Yannick B. Gélinas est diplômée au Bac en communication et à la Maîtrise en multimédia de l'UQAM (Université du Québec à Montréal).

Interpréter les signes

Je reviens d’une semaine de repos avec mon amoureux à Barcelone. Pause mérité après un automne intense où j’ai retrouvé le goût du travail, avec passion. Après une année difficile l’an dernier, nous avons décidé de prendre une pause d’in-vitro. Cette semaine à Barcelone nous a donné l’occasion de penser un peu à notre projet d’avoir un enfant. Nous aimons bien cette période sans soucis, et je n’ai pas encore envie de reprendre les cycles d’in-vitro, si éprouvants. J’ai retrouvé une vie active et heureuse où je me consacre entièrement à mon travail et mes implications, sans brûler de l’énergie à vide sur des espoirs et des déceptions -et la douleur physique- causés par les aléats des tentatives de fécondation in-vitro. Savourer son bonheur quotidien à partager la vie avec l’homme que j’aime, à faire des projets stimulants et rêver à de nouveaux projets, tout cela me ressemble. Je n’ai aucune envie pour l’instant de forcer les choses pour avoir un enfant. Si cela arriverait naturellement, je prendrais le cadeau et j’adapterais ma vie. Mais si cela n’arrive pas, c’est comme ça, et c’est très bien ainsi.

Nous avons été au Monastère de Monserrat, dans les montagnes tout près de Barcelone. Bien que l’endroit fut touristique et trop achalandé, nous avons trouvé un endroit tranquille dans une petite chapelle où nous avons pu nous recueillir. J’avais besoin de me centrer, de faire le point en moi et autours, dans ma vie où la spiritualité prends moins de place qu’elle n’en a déjà eu. Assise dans cette chapelle silencieuse, j’ai demandé à avoir un signe de ce que je devais faire par rapport à mon projet d’enfant. Je suis comme ça, intuitive et ésotérique. J’assume.

Au retour de Monserrat, notre train a été stoppé à une gare d’un village espagnol pendant une heure car un homme dans le train s’est effondré. Il gisait sur le sol, victime d’un malaise. Il aurait eu un malaise cardiaque, et en tombant il s’est heurté la tête. Les secours devaient prendre le temps d’évaluer la situation avant de le déplacer. Tout s’est fait dans le calme, on a sorti l’homme du train sur une civière une heure plus tard, et nettoyé le sang dans le wagon tout près du nôtre. C’est une situation banale -pour nous du moins- qui ne nous retardait pas, car nous n’étions attendu nulle part. J’étais surtout émue car une femme pleurait. Et parce que je ne parle pas Catalan, je ne pouvais la réconforter comme j’aurais voulu le faire. Une jeune fille est venue lui parler pour la calmer. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de cet homme, mais il s’en est tiré sans grand mal.

Je n’aurais pas vraiment porté attention à cet événement si la situation ne s’était pas répétée de lendemain, variante du même scénario joué par un autre acteur. Nous étions en transit depuis Barcelone, dans l’avion à Londres qui nous ramenait à Montréal. Juste avant le décolage, un jeune homme s’est effondré à l’arrière de l’avion, victime d’un malaise cardiaque. L’avion n’a pu décoler avant une heure et demie, car les secours sont venus évaluer la situation. Je voyais ses pieds qui dépassaient sous le rideau à quelques sièges de moi, sans voir son visage. Exactement comme l’homme du train, où j’avais seulement pu voir ses pieds allongés sur le sol. En voyant cet homme pris d’un malaise, qui nous immobilisait encore une fois, m’empêchant d’aller de l’avant, je me suis soudainement souvenu que j’avais demandé un signe. Voilà qu’on m’en servait deux, pour qui veut croire en ces égarements ésotétiques. Le jeune homme s’est senti mieux, et ne voulait pas quitter l’avion, malgrés l’ordre des médecins qui refusaient qu’il reste à bord pour sa propre sécurité. On a dû faire venir la police pour l’expulser vers un hôpital.

Je suis restée dubitative devant ces événements. Comment dois-je les interpréter? Je joue à JoJo Savard: avoir un enfant serait un fardeau pour moi, cela m’apporterait des problèmes de santé et m’immobiliserait dans ma vie? Ou puis-je trouver une piste positive d’interprétation à ces lugubres avertissements?

Retrouver la joie

Une fois les tempêtes passées, la vie pour moi ne veut pas dire le calme. Le bonheur est résolument dans l’action, dans les vagues qu’on surfe avec délectation, dans les mouvements avec lesquels on danse, dans l’ondule de cette vie qui bouge, vibrante. Cette façon de vivre me ressemble davantage, et j’apprécie les moments de tranquilité et de contemplation à leur juste valeur. Je le savais, mais maintenant je l’ai vérifié, l’inertie me tue à petit feu. Mon sourire est franc, mon coeur bat, ma tête s’active. Je me suis retrouvée.

Ébullitions

J’ai suis très émue de voir les manifestants hier qui occupent le parc devant La Tour de la Bourse de Montréal, rebatisé Place du peuple. Un sentiment de voir se concrétiser des années de frustration, de colère, de sentiment d’impuissance. Enfin sentir que toutes mes réflexions et ma philosophie était partagée par un plus grand nombre. Je souhaite voir grandir ce mouvement, prendre en maturité, en profondeur et en sagesse (c’est déjà la voie du mouvement). Je souhaite voir éclore de nouvelles façons de faire. Je souhaite voir naître plusieurs projets issu de ces réflexions. Dans la mouvance, plusieurs documentaires sortent avec un sens du timming presque parfait: République, de Hugo Latulippe, Surviving progress de Mathieu Roy, et Trou story de Desjardins et Monderie.

Si les choses s’étaient passées autrement, j’aurais aussi un projet en ligne à propos de consience écologique. Mais voilà, la vie amène des circonstances qui changent parfois le cours des choses. Mon projet est en dormance (mais pas moi, heureusement!), il sommeille et attends de murir pour voir le jour. Faire des projets créatifs, c’est long. Faut s’armer de patience, de courage et de détermination. Il faut y croire, en dépit de tout, il faut se préserver soi-même, et savoir attendre le bon moment. Je parle de quoi déjà? De mon projet ou de la révolution en marche?

Ceci dit, je me sens en ébullition en ce moment. Je vibre de joie de voir ces mouvements sociaux s’aligner. Je suis fascinée par la scéne politique nationale et internationale qui craque de partout. Mais
à petite échelle aussi, je prépare plusieurs projets, je suis sur plusieurs comités, engagée et impliquée. Vivante.

Révolution à vos portes

Rassembler ses mots et ses idées, première arme de la révolution pacifique. Les donner aux autres, faire résonner la parole au-delà de nos murs. Prendre action, ne pas passer son tour. Tendre la main, faire autrement. Voter. Faire des projets. S’impliquer. Se reposer quand il faut. Travailler fort, au bon moment, sur les bons projets qui ont un sens pour nous. Freiner la productivité à tout prix pour ramener l’humain au coeur de nos préoccupations. Redonner. S’impliquer dans sa famille, dans son quartier, dans sa communauté, et ailleurs si on le peut. Ne pas se taire devant l’injustice. Dire. Prendre acte, puis agir. Se tenir. Croire. Partager. Ne pas fermer les yeux. Embrasser la solidarité. Être pour la coopération, la collaboration, la création et surtout la co-création. Tout faire pour être automomes et solidaires. Concrètement: ne pas gaspiller, moins consommer, éviter de jetter, choisir le vieil objet plutôt que le nouveau, garder ses choses longtemps, faire attention aux gens et aux choses, cesser l’inutile, freiner l’absurde course au côté sombre de la modernité. Respecter les vieux. Aimer les enfants. Assumer. Durer, perdurer, persister, encourager. Être généreux, envers les autres, envers soi-même. Faire face. Croire. Croire à tout prix que tout cela est possible, nécessaire, inévitable. Réinventer le monde. Respirer, encore plus profondément. Pardonner. Cesser de juger. Agir. Sentir le mouvement. Être lucide et critique. Assumer que l’argent n’achète pas tout. Redistribuer la richesse. Ne pas fermer les yeux devant l’injustice. Cesser d’abdiquer. Cesser le cynisme. Cesser la parole vaine. Embrasser la perspecive. Faire des phrases courtes, efficaces, rigoureuses, les planter là où elles trouvent écho. Se rassembler. Croire à la force du nombre. Se mobiliser pour se tenir. Garder espoir, l’ancrer dans son quotidien. Ne pas oublier l’histoire. Changer de chemin. Faire autrement. Prendre la musique au corps. Habiter son corps. Faire corps avec l’autre. Avancer. Ensemble.

(Re)trouver sa voie

Sur le fil d’une année revivre le film. Pas à pas, les mots me manquent. Je cherche, je trouve, et pas tout le temps. J’ai longtemps cherché au mauvais endroit. Tout était là, et pas moi. En laissant de vaines quêtes m’alourdir, je me suis coulée moi-même. Enlisée dans la peur, le plus grand ennemi à nous-même. De mes cendres, je peux revenir au soleil. Un peu plus usée, mais plus sûre aussi. Des certitudes, la seule possible est qu’il n’y a pas de certitudes. Les silences achettés à prix d’or. Les leçons de l’échec. La haine en vrac. De la petite haine rouillée. Comme on dit: tiens il fait frais dans mon coeur, je vais mettre une petite haine.

Des insultes murmurées, si nocives car elles consument notre intérieur. Des insultes tournées vers soi, la pire des armes sournoise et douce. L’envie de ne plus rien. Le gris qui s’abat trop longtemps sur les paupières, puis le sommeil. Les circonstances de la vie où tout le sombre vous arrive par bourrées. Les petites attentes déçues, les grandes déceptions qui se répètent encore, le moral au plus bas, l’espoir en canne, les drames quotidiens qui virent au mauve, la colère de l’insolvable. Puis la vie nous rattrappe, et les phares s’éteignent. Le phare des aïeux maternels, en souffrance et en agonie depuis trop longtemps par manque d’amour, avec un désir de mort lascinant qui l’encombrait. Sa douce lumière qui ne clignote plus, qui a cessé à l’été. La mort comme une libération pour elle. Le deuil. L’attente. L’attente du temps qui passe et qui guérit. Le réveil enfin, avec la lourdeur de savoir qu’il faut vivre ses deuils, tout ses deuils. Puis chercher la source vitale, la seule issue possible: trouver sa joie. Elle est toujours au bout du chemin, à vous attendre. Elle se trouve là où on (re)trouve sa voie. Et sa voix. Voilà où j’en suis.

Laisser partir Ernestine

Ernestine était une femme courageuse, d’une grande douceur et d’une infinie gentillesse, mais avec dotée d’une détermination qui fut une arme pour passer à travers les épreuves de la vie. Née à Philippeville en Belgique en 1921, d’un père militaire, elle a eu la chance d’avoir une bonne éducation comme pensionnaire ‘fille de miliaire’. Elle y a vécu sept belles années, où elle appris à écrire en français d’une belle écriture soignée et artistique, elle y a appris la cuisine, l’art ménager et comment bien tenir un budget, la couture (plus tard, elle apportera de l’argent au ménage en faisant des travaux de couture, de vêtements pour enfants), elle aura aussi appris le dessin au pastel au pensionnat, – art qu’elle pratiquera toute sa vie, elle nous laisse une impressionnante collection de dessins de nature morte aux douces couleurs -. Elle nous racontait parfois des épisodes de cette vie de pensionnaire, où elle écoutait en cachette des disques de Tino Rossi en faisant de la couture. Je pense que ces dernières années en résidence lui ont probablement rappellées la période du pensionnat du début de sa vie.

Toute jeune femme, elle a vécu la 2e guerre mondiale depuis sa Belgique natale. Elle avait un peu enfoui la terreur de la guerre en elle, résignée. Elle me racontait souvent que son père Ernest avait entendu à la radio, la nuit, l’entrée en guerre de la Belgique. Il avait alors annoncé d’une voix blanche: ‘C’est la guerre les enfants, rendormez-vous’. Elle se souvenait aussi clairement du clocher de la Collégiale, l’église de Nivelle, abattu par les Allemands. Elle me disait souvent avec fierté: ‘on a jamais eu faim pendant la guerre, Maman (Adèle) marchait tous les jours des kilomètres à pieds pour aller nous chercher à manger, et nous avons mangé tout l’argent du café de mes parents pendant la guerre. (ses parents avaient un café à Nivelle)’ Des années de peur et d’angoisse, surement, qu’elle su masquer par une grande joie de vivre et un rire cristallin. Chacun sa défense, et Ernestine s’est réfugiée dans l’amour et la beauté des fleurs.

Elle a rencontré son grand amour, Ferdinand, pendant la guerre. Un pari sur la rue ou dans le tram, mon grand-père est venu l’aborder. Ce fut le coup de foudre, l’amour fou. Quand on regarde des photos de l’époque, on comprends, ils étaient si beaux tous les deux… Ils se sont mariés en 44, avec des alliances de fer blanc vu les conditions difficiles de l’époque. Ernestine a donné naissance à deux enfants les premières années de mariage: Jean-Claude et Myriam. C’est en 1952 que la petite famille prend la route du Canada, pour y trouver des meilleures conditions de vie. Mon Grand-Père espère alors avoir une ferme, peut-être en Alberta. Ils arrêteront leur route au Québec à Saint-Joseph de la Rive, déjà bien loin de la Belgique natale et de la famille d’Ernestine.

Elle ne l’aura jamais dit car elle ne se plaignait jamais, mais l’immigration fut sans doute très difficile pour Ernestine. Loin de sa famille et des amis, c’est la rigueur de l’hiver, la glace et la neige, qui furent la plus grande épreuve. Mais Ernestine savait que la qualité de vie et les conditions de travail au Canada n’auraient pas d’égal en Belgique. Mon grand-père a trouvé une bonne situation à l’usine CIL de McMasterville, et ils ont pu s’achetter une jolie maison avec des arbres, un potager et de grands pareterres de fleurs, rue Sirois. Elle était très fière de cela. Mais c’est surtout l’arrivé de la petite Nicole en 1954 qui allait amener une grande vague de joie à Ernestine. Elle adorait les bébés, les enfants. Elle m’a d’ailleurs ensuite littéralement couverte d’amour, moi son unique petite-fille.

Ernestine a eu une belle vie, et elle savait la savourer. Elle aimait rire, et son Pilou ne cessait de la taquiner. Elle adorait ses petits tours, ses jeux de mots, ses chatouilles, ses calins en rigolant. Mon grand-père ne pouvait pas quitter une pièce sans qu’elle réclame d’un ton faussement autoritaire, haut et fort (de fille de Militaire): ‘mon bec!’. Bonne cuisinière, elle a partagé cette passion et cette belle gourmandise. Sans faire d’excès, elle aimait les bons petits plats, les bons vins et les bonnes bières, les repas en famille. Ma mère me racontait que lorsqu’elle était petite, sa Maman amenait la friteuse en camping à la mer, où ils partaient en vélo! Ernestine a eu tellement de beaux moments, de rigolades, de traditions avec la famille et amis au fil des ans.

Mes grand-parents ont eu la chance de beaucoup voyager, ils retournaient souvent en Europe, pour visiter la famille, son frère Jean, ses soeurs Juliette et Gilberte et leur familles. Ils ont pu faire de beaux grands voyages dont Ernestine parlait parfois quand elle était encore en forme. Elle avait adoré son voyage au Portugal, où ils avaient dormi chez l’habitant. Elle parlait encore de la Grèce et de la Crête. Elle me disait parfois avec passion: il faut que tu voies le Monastère des Météores, c’est tellement beau! Elle avait la qualité de s’émerveiller devant les beautés du monde, d’être reconnaissante du bon et du beau. Encore la semaine dernière, nous nous sommes assises ensemble dehors, et en voyant les feuilles si vertes du grand érable, elle disait avec la même fraîcheur enfantine: ‘C’est beau!’.

Elle a traversé la vie avec son rire qui cascadait derrière elle, même si elle ne riait plus lors des dernières années sans son grand amour. On se souviendra d’eux ensemble, encore amoureux à un âge très avancé, marchant main dans la main, avec des regards tendres et des yeux doux l’un pour l’autre. D’elle on retiendra ce rire légendaire, cette bonne humeur et cette sociabilité incroyable malgrés ses problèmes d’audition amenés par la viellesse. Sa grande tendresse, elle paraissait dans ses gestes, dans son ouverture et sa générosité pour les autres. Ernestine était toujours auprès de son cher Ferdinand pour l’épauler sans relâche dans sa vie, elle l’a toujours encouragé dans son travail de Maire de McMasterville, et dans toute son implication communautaire dans la région de la Vallée du Richeulieu des années 70 à 90.  Ernestine partageait son homme pour qui l’engagement communautaire était un credo, même si je pense qu’elle aurait préféré l’avoir pour elle seule plus souvent! Mais je sais qu’ils ont eu tellement de bon temps, entre les soupers communautaires et dansants, les parties de golf où elle conduisait le caddy, les soupers de l’âge d’or, les activités du groupe de Bénévolat de la Vallée du Richelieu. Et leur rendez-vous hebdomadaire du samedi soir qui était sacré, le souper au restaurant. Parfois chez Dan Vito ou Au Il Martini, où ils faisaient partie de la famille. Il semble que partout où mes grands-parents passaient, ils étaient aimés.

Cette femme si douce et généreuse, cette fontaine d’amour maternel, et est train de partir. Elle aurait eu 90 ans cet automne. Mais détrompez-vous, elle n’est pas morte de vieillesse, elle est morte de chagrin d’amour. Elle aura vécu, ou survécu, 4 ans au départ de son tendre époux, Ferdinand Borremans. Son coeur pur était solide, même au chagrin, elle aura résisté 4 longues années où elle nous répétait sans cesse qu’elle s’ennuyait tant de son Pilou.

On meurt comme on a vécu. Ma belle Marraine est si douce, gentille et pure, est en train de s’éteindre tout doucement, sans bruit. Ses yeux d’amour qui s’ouvrent encore sur son bleu aquatique presque turquoise. Ce regard si pur, si chargé d’amour, elle m’a couvé avec ce regard tant de fois depuis ma naissance, avec toute la lumière de son coeur qui brillait dans ses yeux, jusqu’à son lit de mort. Elle est fatiguée, elle peut se reposer en paix. Je l’emporte avec moi, dans mon coeur et mon âme, pour toujours, jusqu’à ma propre mort.

Désobéissance

« La désobéissance est un acte tellement difficile à réaliser que l’histoire n’a jamais cessé de mettre en avant les individus, célèbres ou inconnus, qui ont osés l’assumer. Ceux qui ont su se dresser contre les régimes totalitaires et les politiques ségrégationnistes sont autant de héros du monde moderne. La désobéissance est un acte individuel qui tire sa force de la capacité des hommes à oeuvrer en commun. La désobéissance ouvre la voie à la résistance collective. En ce sens, elle est un danger pour tout pouvoir qui abuse de son autorité. Voilà pourquoi la désobéissance, en ce qu’elle conteste des règles établies est considéré comme une infraction consciente et volontaire. À ce titre, tout contrevenant se confronte à une répression qui peut être violente et implacable. » Le jeu de la mort, documentaire de Christophe Nick

Ce documentaire a été diffusé l’an dernier à la télévision française. Il questionne le rôle de la télévision dans nos vies. J’hésitais à le regarder, l’associant à une émission sensationnaliste. Mais j’ai été fascinée et effrayée par ce que j’ai découvert. Mais pas surprise.

Avoir des enfants, ou pas

Quand on tente d’avoir un enfant depuis plusieurs années sans succès, on traverse plusieurs phases, forcément. Je ne m’étais jamais vraiment imaginée sans enfant avant de savoir l’an dernier que j’avais un problème de fertilité. Entre les moments de tristesse, d’espoir, de bonheur et de déprime, on fait du chemin. Puis arrive ce jour, étrange, où on imagine vraiment vivre sans enfant, simplement. Ce n’est plus un choc, ce n’est plus du regret, ce n’est pas une libération non plus. C’est simplement notre réalité, rattachée à aucune émotion.

Pour la première fois maintenant, je me pose même la question, dois-je poursuivre les traitements d’in vitro? Je me pose la question de façon détachée, sereine, heureuse dans ma vie. Je me sens bien et en équilibre, complète, comme je ne me suis pas sentie depuis trop longtemps. Je suis présentement sans traitement hormonal, en pause avant de reprendre. Et je me demande même si je reprends. Point.

Il y a sans contredit l’épreuve de l’in vitro en tant que tel, mais c’est plus que ça. Je me demande maintenant même si je veux encore des enfants. Un vrai choc envers moi-même, moi qui rêve d’avoir un bébé depuis tant d’années, sans me poser de questions, dans un élan viscéral et complètement irrationnel. Et si c’était ça ma vie. Très bien merci, je suis heureuse. Un homme que j’aime / une famille avec ses enfants à lui / qui sont quand même aussi mes enfants depuis de nombreuses années / qui sont déjà des ados. Une carrière, des projets, des rêves, des voyages à faire, le monde à changer, des gens à aider.

Et la grande question, de se dire: est-ce vraiment un bon moment pour mettre un enfant au monde, dans ce monde en crise, disloqué, éventré, blessé, dont la socitété aveugle et immature refuse de prendre ses responsabilités sociales et écologiques.

Cette véritable question, on l’évite, on la repousse, on la minimise, on se traite de défaitiste d’y accorder de l’importance. Mais c’est une question de grande importance, qui demande une grande lucidité. Pourquoi mettre au monde un enfant dans ce monde malade? J’entends déjà les cris et les fous rires, mais voyons, elle capote la madame. Et bien non, je ne capote pas, je suis lucide. J’entends déjà les arguments nombreux qui fusent: toutes les périodes de l’histoires ont connu de bien sombres époques, des guerres, des destructions, des épreuves innommables, des fléaux, des épidémies, des droits humains bafoués, la torture, la prison, le mal partout qui venait de l’homme. Mais voilà bien en quoi notre époque est différente: si nous avons pu nous relever de toutes ces sombres périodes, la période que nous amorçons sera la dernière de l’humain tel que nous le connaissons, libre et naturel, ayant accès à une planète d’où il est issu.

Nous entrons bientôt dans l’ère de la fin du pétrole, doublée d’une crise des changements climatiques qui va s’emballer de façon exponentielle (ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est 99% de la communauté scientifique), en plus de la perte des milieux naturels et d’une crise majeure de la biodiversité bien au-delà des cycles naturels de disparition des espèces. Au cas où vous ne saviez pas, en faisant griller votre steak sur le BBQ et en sirotant paisiblement votre bière, je suis désolée de vous dire cela, mais on est vraiment dans la merde. Vous vous en doutez déjà, c’est pas Stephen Harper ou Jean Charest qui vont aider à régler le problème (au contraire). Oui bien sûr, il fait beau, le soleil brille, le ciel est bleu, les oiseaux chantent (encore), cui cui, tchik tchik aye aye aye, comme disait l’autre. Mais n’empêche, vous aurez beau l’ignorer superbement, vous serez sur la ligne d’arrivée comme tout le monde, à vous demander dans 5, 10, 15 ou 30 ans, comment se fait-il que personne ne vous avait prévenu que tout serait si difficile dans ce monde post-pétrole. Ah oui, j’avais oublié les importantes crises économiques successives qui vont aller en s’accélérant, résultat de tout ce joyeux bordel.

Je n’ai pas de réponse à savoir ce que sera ce monde de demain, mais une chose est certaine, ce n’est pas du tout celui dont vous parle votre gouvernement qui vous rassure avec un discour économique ronronnant, en parlant de profit et de croissance à tout vent. Ce n’est pas non plus celui que dépeint les médias et encore moins la publicité. Ce mode sera drastiquement différent de celui que vous connaissez. Une chose est certaine, dans 30 ans, votre préoccupation la plus grande ne sera plus le prochain voyage dans le sud (inaccessible par des prix exorbitants réservés aux plus riches des plus riches), mais bien ce que vous réussirez à mettre dans votre assiette et dans celle de votre famille. Les priorités reviendront naturellement à la bonne place, dans davantage de simplicité. Et mettre un enfant au monde maintenant, ça rime à quoi si il doit traverser cette crise sans précédent avec vous (ou pire, sans vous)?

Mettre un enfant au monde maintenant, et bien cela veux peut-être aussi dire se donner le droit de rêver. Et par le rêve, c’est l’unique moyen de réinventer le monde de demain pour s’assurer du meilleur, de bousculer l’ordre établi (qui ne convient pas du tout pour régler tous ces défis). Il faut repenser nos sociétés de fond en comble, en commençant par des projets de communautés locales. C’est déjà commencé, et le mouvement prends de l’ampleur.

*

Tout à l’heure j’ai vu la petite voisine sur le balcon arrière fleuri. Elle dansait comme une ballerine en tournoyant, vêtue d’une robe de princesse bleue. Elle portait les talons hauts de sa mère, beaucoup trop grands. Les talons claquaient sur le bois dans une musique joyeuse. Le soleil rendait une lumière douce et chaude de fin d’après-midi d’été. C’était beau, simple, touchant. Un morceau de poésie du quotidien, qui vous arrache un sourire, et vous force à l’arrêt devant la chance de saisir un tableau si charmant, comme quand on voit un oiseau rare se poser sur une branche. J’aimerais tellement avoir une fille.

Catastrophes inc.

Comment une société peut-elle collectivement réagir à un grand choc extérieur? Nous réagissons de multiples manières, selon notre culture, mais aussi selon le traitement médiatique réservé au drame, catastrophe naturelle ou autre. Nous avons eu l’exemple récent du Japon, où ses habitants sont demeurés calmes et parfois stoïques, forts et résignés, devant le Tsunami et les menaces nucléaires. Avec quelques débordements émotifs très surprenants pour ce peuple qui garde bien ses émotions en contrôle. Nous avons aussi vu réagir les victimes du séisme en Haïti l’an dernier, où la résilience impressionnante de ce peuple blessé commande le respect. La démonstration de solidarité internationale a été très belle, les gens ont été touchés au coeur et ont affiché une réelle compassion pour les Haïtiens. – Je ne commente pas ici la gestion désasteuse post-séisme haitien. –  Puis si on remonte le temps, ici au Québec, la crise du verglas de 1998 avait attisé une grande solidarité et des situations d’entraide presque joyeuses.

De telles situations vont être de plus en plus fréquentes avec les changements climatiques, les crises économiques et la fin du pétrole. À nous de réfléchir collectivement à des solutions pratiques et positives pour se préparer à absorber de tels chocs. Nous avons une triste tendance à nous endormir dans notre petit confort. Mais un drame nous secoue bien comme il faut, et remet les idées en place si la tête tiens le coup…

Paradoxalement, le confort (et l’indifférence) ne nous amène pas beaucoup de bonheur. C’est la solidarité, l’entraide et le partage qui sont des gages important d’une socitété résiliente qui apportent davantage de bonheur à ces citoyens engagés. Un sentiment d’appartenance et de faire une différence, de faire du bien autours de soi et d’avoir sa place dans une grande chaîne, sont des éléments importants. Et je sais que le Québec est une socitété particulièrement solidaire et altruiste où la véritable social-démocratie citoyenne peut faire une grande différence pour traverser des épreuves.

Nos sinistrés du Richelieu vivent à l’heure actuelle une situation difficile, toujours innondés, et dans une situation instable où ils ne savent même pas s’ils pourront retrouver leur maison, et quand l’eau descendra enfin. La solidarité citoyenne est au rendez-vous localement, mais je trouve qu’une certaine indifférence du reste de la province est étrange. Comme si les gens banalisaient le problème vécu, puisqu’ils ne sont pas touchés. Peut-être aussi parce qu’il n’y a aucun momentum médiatique, puisque de l’eau qui monte est moins spectaculaire qu’un tremblement de terre. Nous vivons dans un monde de l’image où l’empathie passe par le spectacle qu’on fait d’un drame.